Ce blog fait partie de nouveaux changements que j'apporte dans ma vie.
Je suis totalement abstinent de toute substance qui altère le comportement depuis août 2018. Pour l'alcool en particulier, ça remonte à mai 2017. J'ai fait du meeting en m'impliquant beaucoup entre novembre 2016 et mai 2021. Au sortir de la pandémie j'en ai eu assez et je me suis mis à jouer davantage au soccer, en m'occupant de mes équipes: horaires, présences, substituts, etc. J'ai arrêté le soccer avec la fin de la saison d'été-automne 2023, après mon premier marathon. J'ai joué plus de 300 matchs sur une période de près de 8 ans.
C'est aussi pendant mon travail de rétablissement que j'ai réussi à entrer à Postes Canada.
Depuis les élections états-uniennes de 2020 et même avant, j'ai un problème.
On apprend dans les fraternités anonymes à se concentrer sur ce qu'on peut changer, c'est-à-dire soi-même, ses pensées, son agir, et laisser faire le reste. On en vient à croire que ça irait mieux si tout le monde adoptait le mode de vie et ses principes, et ce n'est pas complètement fou, puisque les 12 étapes ont un solide fondement psychologique et de spiritualité ancienne. On est reconnaissants du fait que la gravité de notre état nous a forcés à admettre la défaite pour découvrir que le salut est dans l'admission sans réserve de nos fautes et de notre impuissance égomaniaque, dans l'abandon des ressentiments pour faire place aux gratitudes, dans le choix de l'amour au-delà du jugement.
Je ne cracherai jamais sur les AA ni ne recommanderai à quiconque de ne pas y aller, au contraire. Je ne vais même pas non plus formuler mes critiques. Je crois - et c'est évident pour tous ceux qui me connaissent depuis avant - que ce que je suis allé y faire a radicalement changé ma vie, voire m'a sauvé la vie.
Mais c'est moi qui l'ai fait. Les meetings sont un cadre et une proposition. J'en ai vu plusieurs jouer le jeu pour le paraître, contents d'être acceptés dans un groupe social alors que leur vie est depuis longtemps un gouffre de noirceur, mais être incapables d'honnêteté et rechuter continuellement. Ils m'ont appris ce que je ne devais pas faire. J'ai écouté ceux qui se sortaient sincèrement de leur débilité pour comprendre comment surmonter la mienne. J'en ai vu rester assis, je me suis levé jusqu'à ce que ça marche. "Je m'appelle Stéphane, je suis alcoolique et toxicomane, et j'ai encore consommé cette semaine." J'ai pris un poste tout de suite, j'avais les clés, j'arrivais en avance et je préparais la salle. J'ai lu pour comprendre d'où tout ça venait et ce qui avait du sens dans la conceptualisation AA de la maladie de la consommation. J'ai persévéré parce que j'ai décidé que j'en avais assez et que ça allait fonctionner. J'ai eu de l'aide et j'ai aidé. J'ai donné et j'ai reçu. C'est moi qui ai décidé et accepté de laisser le Stéphane qui consommait s'éteindre et de me lancer dans l'inconnu d'une vie sobre.
Est-ce que c'est mon ego qui a fait ça? Une pulsion de survie qui m'a fait foncer face au constat de la défaite? Sans ego, on se laisse mourir. On peut entrer dans la béatitude du non-être, détaché d'un corps qui fait partie de l'illusion de cette vie sur Terre, de ce māyā. Même au sens de la physique fondamentale, la réalité n'est pas ce qu'on croit. Qui suis-je? Réseaux neuronaux? Interactions quantiques? La conscience, un phénomène émergent? Une chose qui n'existe pas quand on examine de plus près les particules, les ondes et les champs?
Je ne sais pas ce que je suis, mais j'ai fait le travail, et depuis ma dernière consommation de substance le 29 août 2018 je n'ai jamais eu de craving de drogue ni d'alcool, jamais, pas une seule fois. J'ai réussi à faire le deuil, accepter le renouveau, j'ai fermé la porte et j'ai lancé la clé au fond d'un lac. Pour prendre une gorgée de bière alcoolisée il faudrait d'abord que je plonge au fond de ce lac avec une bonbonne d'oxygène et une lampe frontale, que je fouille dans la vase pour retrouver la clé, que je remonte en disant kin, tabarnak, et que je boive, et que je sniffe, en me sentant mal, en sachant que je me condamne à la torture, et quoi qu'il m'arrive dans ma vie je n'irai plus jamais là, c'est le pire des sorts, l'auto-damnation.
Donc c'est facile pour moi, c'est non.
Et au printemps 2021 j'en ai eu assez de me sentir enfermé dans le carcan des AA, j'ai eu besoin d'air. J'ai lâché le groupe que je co-animais sur Zoom, j'ai dit that's it, je ne passe plus mes dimanches avant-midi devant mon ordi. Je suis allé encore à quelques meetings en présentiel, et je me demandais ce que je foutais là, je perdais mon temps. Je suis passé à autre chose.
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Qu'est-ce qui fait qu'on est capables d'opérer un grand changement à un moment donné précisément? La plupart des gens qui ont de la difficulté à se défaire d'une mauvaise habitude ne sont pas indisciplinés dans tous les domaines. Même si certains sont sloppy à plusieurs niveaux, il y a au moins un ou deux trucs qu'ils font bien. Que ce soit avec les AA ou avec d'autres approches, il faut désirer vraiment changer, s'y préparer, accepter, se familiariser avec les stratégies qu'on va devoir mettre en place, ne pas lutter, bref, préparer le nid, et un beau jour... quelque chose se passe. Un déclic, une certitude soudaine, on le sent, on le sait: la force de le faire est arrivée. Petit à petit, l'habitude souhaitée s'installe et ça semble naturel. Les semaines passent, les mois, les saisons, et on l'a fait, on a réussi. On n'est plus comme avant.
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Depuis la campagne présidentielle de 2020 je suis ce qui se passe au Sud de la frontière et ça fait plus que peur: c'est un désastre révoltant. J'étais alors encore impliqué dans les AA, j'ai fait énormément de meetings sur Zoom, et je lisais ma Réflexion quotidienne chaque matin. Mais l'angoisse et la colère face à la situation croissaient. C'était avant l'Ukraine, avant Gaza et la révélation au grand jour du vrai visage des milliardaires sociopathes qui plus tard iront s'allier au fascisme décidé de la seconde administration Trump. Et puis déjà avant la pandémie je savais que Musk était un scammeur malade mental, que Bezos était un salaud sans scrupules, que les réseaux sociaux étaient malsains et que les investissements massifs en IA rendraient le monde encore plus dangereux et inhumain.
Quand j'ai commencé à courir en mars 2023 je me suis tout de suite rendu compte des effets régulateurs sur l'humeur. Je les ressens encore aujourd'hui, après chaque sortie de course matinale je me sens détendu et stable. Je suis en couple heureux avec une femme extraordinaire depuis le printemps 2024 et cela aussi me fait énormément de bien - dès le premier mois où on avait commencé à se parler j'avais remarqué que je me foutais davantage de l'actualité.
Mais l'actualité se glisse toujours dans les interstices. La toile de fond, il faut le dire, est désespérante. Ne serait-ce que ce qui concerne la catastrophe climatique en cours. J'ai beaucoup de mal à ne pas réagir fortement. J'éprouve une haine immense pour les politiciens d'ici et d'ailleurs et pour les populations qui votent pour eux. Pour les habitudes des masses qui ne changeront pas avant que tout ne se soit écroulé.
Je ne suis plus sur Facebook depuis un an. Je suis toujours joignable sur Messenger, mais j'ai fermé mon compte sur la plate-forme, qui me tape sur les nerfs depuis très longtemps. Je me suis rendu compte que, encore plus que les autres, c'est moi-même qui me tapais sur mes propres nerfs en utilisant Facebook. J'ai ouvert un compte sur Bluesky pour faire ma part dans l'encouragement du monde à quitter Zuckerberg et Meta. Tout le monde est encore sur Facebook, quelle surprise.
Twitter/X, Instagram, Snapchat, etc., je n'ai jamais eu ça. Il me reste l'application des sportifs, Strava.
Et YouTube.
C'est par là que le mal entre encore.
J'ai longtemps écouté des vidéos de science, maintenant c'est surtout du contenu sur la course et l'entraînement (et les souliers)... Et l'actualité politique états-unienne. Et les ravages d'un capitalisme qui se transforme en quelque chose d'encore plus monstrueux, conséquence du néolibéralisme qui s'est emparé de toute la civilisation occidentale.
Dans mon camion de facteur, à la radio, c'est la bullshit quotidienne de la politique québécoise et canadienne.
Sur YouTube, ce n'est pas tant le volume de doomscrolling auquel j'ai encore le temps de m'adonner qui pose problème. C'est mon état profond de réaction et les jugements extrêmement sévères que j'entretiens sur tout et tout le monde.
Donc mon problème c'est que, malgré je que sois suffisamment occupé et très actif, je passe encore trop de temps à ruminer.
J'ai pris une autre décision: j'ai fait débrancher mon wifi et augmenté ma limite de données cellulaires. D'une part au final j'économise, mais surtout, d'autre part, j'ai maintenant une limite. Mon wifi était illimité. Maintenant, j'ai intérêt à décrocher.
Je lis encore des livres, mais infiniment plus lentement qu'avant. Je commence à me remettre à la lecture plus régulière.
Et un développement inattendu vient de se produire. Après plus de dix ans, et de façon beaucoup plus saine, alors que je croyais que c'était fini à jamais, tellement que quand dans les AA on me conseillait de tenir un journal pour me faire du bien je n'y arrivais pas parce que mon rapport à la chose avait été infecté depuis longtemps par les sources mêmes de ce qui faisait que j'allais mal, eh bien, finalement, ça me vient. Cette fois, c'est l'envie de le faire bien.
L'envie d'écrire de nouveau.
